Le secteur informel doit être compris au sens premier du terme, c’est-à-dire, une activité économique qui fait fi des formes conventionnelles de la création de la richesse.

 

Auteur : Lamarane Barry, Head of Expérimentation (AccLab)

La mise en place du plus grand réseau national d’innovation sociale par l’Accelerator Lab du PNUD en Guinée dans le cadre de l’initiative « Be In » offre une opportunité unique de compréhension de la complexité des défis du développement durable au moyen de l’expérimentation d’un outil de mise en œuvre de ce que ma collègue Yulia Sugandi appelle « le changement social organique » à travers une « perspective émique ». Dans ce blog qui est le résultat d’un exercice de collecte de données brutes mené par nos bénévoles, nous apprenons des travailleurs informels et sur les dynamiques de l’informalité. 


Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l’informalité est définie très souvent de façon formelle. Elle désigne l’ensemble des flux économiques qui échappe à la législation en vigueur. Cela ne signifie pas toujours que l’informalité signifie la non-formalité. Parce qu’en définitive, toute activité économique subit d’une façon ou d’une autre le contexte juridique de son lieu d’exercice. En réalité, le secteur informel doit être compris au sens premier du terme, c’est-à-dire, une activité économique qui fait fi des formes conventionnelles de la création de la richesse. Cela se traduit par une incapacité structurelle des pouvoirs publics à formellement identifier les acteurs, à schématiser les chaînes de valeurs et à capter, à due proportion de la richesse créée les recettes fiscales correspondantes.

En Guinée, l’Etat déploie des efforts considérables notamment à travers l’Agence de Promotion des Investissements Privés pour accélérer la formalisation. Cette stratégie est la résultante d’un syllogisme économique et d’une théorie de changement analogique, tous deux bâtis à partir d’une analyse macroéconomique de la structure du PIB. On considère que la moitié de la valeur ajoutée au PIB provient de l’informalité et que celle-ci occupe l’essentiel des actifs. En conséquence, si les entreprises informelles sont répertoriées et leurs revenus inscrits dans les normes comptables en vigueur, le budget national engrangerait davantage de ressources. Pourtant, alors que l’informalité génère la moitié de la valeur ajoutée du PIB, le ratio recettes fiscales/PIB plafonne en dessous de 15%. Il y’a certes un gap évident.

Pourquoi il faut donner la parole aux travailleurs informels ?


Cependant, on a longtemps fait du secteur informel une affaire d’experts en macroéconomie et en stratégie budgétaire. On l’a presque toujours considéré comme un obstacle et non pas comme une troisième voie entre le chômage et le travail formel.  C’est une perspective étique. Les moteurs qui tiennent l’informalité ainsi que ses ressorts sont délaissés au profit de l’analyse non pas de ses manifestations mais de ses implications sur la comptabilité nationale.

La conséquence est implacable : les modèles de structuration de l’informalité sont orientés vers l’unique formalisation comme étape charnière dans le processus de captation des richesses produites. Or ces modèles sont pensés par des spécialistes dont les références sont les standards de performance budgétaires et l’évolution des ratios de collecte de taxes et impôts divers. De sorte qu’en Guinée comme ailleurs en Afrique, des mécanismes de retenues sur les prestations des entreprises informelles sont mis en place, sans que l’Etat n’ait le sentiment d’avoir exploiter le plein potentiel de l’informalité.

Cette situation permet de tirer deux leçons principales : D’une part, l’ensemble des facteurs qui conduisent l’informalité ne sont pas pris en compte ; d’autre part les politiques mises en œuvre ont été jusqu’aujourd’hui insuffisantes. Ce diagnostic est confirmé par le taux de mortalité ou d’inactivité formelle des entreprises précédemment informelles qui ont été par des procédés de facilitation formalisées. Si aucun chiffre définitif n’existe, les spécialistes estiment que plus de la moitié des entreprises nouvellement créées meurent ou sont inactives au bout de trois années d’exercice. La question qui se pose dès lors est de savoir quels auraient été leurs sorts si elles étaient demeurées dans l’informel.

La connexion de l’ensemble des éléments ci haut exposés pose la problématique centrale des données au double point de vue quantitatif que qualitatif. Plus précisément, du conflit entre la nécessité de la compréhension et la pertinence de l’extraction des données. Dans un pays, où les statistiques souffrent d’actualisation et où les modes de génération des données nationales sont à la fois limitatifs et administratifs, donner la parole aux premiers concernés pour obtenir des données brutes, desquelles peuvent émerger les facteurs sous-jacents, les moteurs du changement et plus loin des patterns est une voie que l’Accelerator Lab expérimente.


Qui mieux que le poisson peut décrire le fond du fleuve, la température ambiante, l’écosystème souterrain et les évolutions marines ? Le poisson ici est le travailleur informel, le fleuve et l’environnement marin sont l’écosystème de l’informalité. Si le fleuve offre des réalités géographiques identiques d’un lieu à l’autre de la Guinée, les espèces de poissons dans les fleuves peuvent être différentes.

Ainsi Fatoumata Diawara, 41 ans, vendeuse de friperie à N’Zérékoré a une histoire différente de celle de Ousmane Keita, 40 ans, transporteur à Kankan. Souleymane Diallo, 29 ans, vendeur ambulant à Labé n’a ni les mêmes motivations, ni les mêmes perceptions que Thierno Ibrahima Diallo, 37 ans et taxi motard. De même que Koutine Coulibaly, 32 ans, vendeuse de denrées alimentaires à Faranah ne perçoit pas son avenir comme les autres précédemment cités.

Quelles sont leurs motivations et leurs perceptions ? Comment analysent-ils l’écosystème informel ? Quel est leur rapport avec les questions de protection sociale et de fiscalité ? Quelle est leur situation financière ? En les mettant en perspective par rapport au travail formel, quels sont les enseignements qui peuvent être tirés ? Ce sont autant de questions d’apprentissage auxquelles nos bénévoles ont essayé de répondre en rencontrant individuellement chacune des personnes citées ci haut.

« On ne se baigne jamais deux fois (dans les mêmes eaux) d’un même fleuve » -Héraclite d’Ephèse : le parcours du travailleur informel

Cette célèbre formule du philosophe grec Héraclite d’Ephèse correspond parfaitement à ce qu’on pourrait appeler le parcours du travailleur informel.
Au commencement du travail informel, il y’a à la fois des choix, des héritages, des contraintes socio-culturelles, des options par défaut et un intérêt certain du point de vue financier. Sur la base des réponses de nos interlocuteurs on peut catégoriser les sources et les motivations en trois familles de facteurs : facteurs sociaux, facteurs historico-culturels et facteurs économiques.

Si Thierno Ibrahima Diallo est taxi motard par défaut, Ousmane Keita est transporteur par héritage et Fatoumata Diawara vendeuse de vêtements parce qu’elle refuse les contraintes du patriarcat qui la maintiennent dans un état de femme de ménage ; et Souleymane Diallo est vendeur ambulant par opportunité. Aussi, mise à part Ousmane Keita, qui a hérité de l’activité de transport et qui souhaitent la maintenir, tous nos interlocuteurs ont et sont disposés à changer de travail si une double condition est réunie : la réduction de la pénibilité du travail et l’augmentation des revenus.

Ce dernier point débouche sur l’organisation du travail informel, la protection sociale des travailleurs informels et les questions financières. Nos interlocuteurs affirment travailler en moyenne entre 8 et 12 h par jour, c’est-à-dire au-dessus des standards horaires du travail formel ; ce qui témoigne de la pénibilité du travail informel, d’autant plus qu’aucun d’entre eux ne bénéficie d’une protection sociale, par ignorance (ils n’en connaissent pas les mécanismes) et par préjugés (elle est jugée trop chère). Mais, les travailleurs informels ont conscience qu’au plan financier leurs revenus sont supérieurs à la moyenne nationale, tant au regard du secteur public que du secteur privé formel.  En effet, les personnes interrogées affirment réalisées des marges bénéficiaires allant de 20 à 35% voire plus de leurs recettes journalières. En valeur absolue, leurs revenus nets se situent entre 3 et 5 dollars US par jour ; soit au-dessus du seuil de pauvreté et largement supérieur au salaire minimum guinéen qui est de 45 dollars US par mois.

« Fais ce que je dis mais ne fais pas ce que je fais » -maxime populaire africaine : la dialectique de l’avenir du travail informel


Un autre paradoxe est encore plus saisissant dans la psychologie du travailleur informel. Bien qu’étant financièrement plus aisé que la majorité des travailleurs formels, les travailleurs informels ne souhaitent pas perpétuer en ligne directe (c’est-à-dire pour leurs enfants) les activités qu’ils exercent. L’exception notable vient de ceux dont les motivations sont culturelles, c’est-à-dire ceux qui exercent une activité par héritage ou par tradition.

Cette leçon a un lien direct avec la problématique général de l’avenir de l’informalité. La situation est pourtant relativement compréhensible : Le travailleur informel considère que son activité ne jouit d’aucune respectabilité sociale. Les risques encourus notamment en matière de sécurité sociale ajoutés à la pénibilité du travail achèvent de les convaincre qu’il vaut mieux pour leurs progéniture un travail moins pénible et plus respecté socialement, même s’il est moins rémunérateur à un travail rémunérateur mais pénible et méprisé.

L’eau douce (le fleuve) ne se mélange pas à l’eau salée (la mer) » -dicton africain : Regard sur la relation entre le travail informel et l’Etat-Société


Les réflexions de nos travailleurs informels nous mènent enfin à la relation entre leur écosystème et la superstructure Etat-Société. Il n’existe pas un conflit permanent, mais une cohabitation méfiante. Le fleuve qu’est l’informalité souhaite cohabiter sans s’intégrer aux codes de la mer qu’est l’Etat-Société. Cette perception des relations Informalité/Etat-Société portée par les travailleurs informels se traduit dans leur faible enthousiasme vis-à-vis de la formalisation et des procédures administratives, leur ignorance/méfiance vis-à-vis des mécanismes de protection sociale et leur crainte du poids de l’impôt et des taxes.

« Fais comme chez toi sans oublier que tu n’es pas chez toi » -dicton africain : Vers un modèle de cohabitation ?

La dynamique de l’informalité telle que relatée par nos interlocuteurs ramène au défi de la modélisation. Le réseau mondial des Accelerator Labs explore les voies d’un modèle hybride qui préservent les originalités de l’activité informelle tout en capitalisant sur les avantages structurels de la formalisation. Notre expérience de l’exploration de l’informalité à travers l’expérimentation de l’engagement social des étudiants dans la remise au gout du jour de l’exploitation des données brutes nous encourage à explorer les voies d’une cohabitation structurelle et structurée. Comme pour donner écho au dicton africain précité, les stratégies de formalisation de l’informalité devraient peut-être se comportées comme des invitées et non comme des conquérantes.

Nos remerciements aux travailleurs informels qui ont accepté de répondre à nos questions pour nous aider à mieux comprendre les ressorts de leurs activités ainsi que de leur écosystème professionnel. Notre reconnaissance va aussi à l’endroit de nos bénévoles Madi Keita & Houssai Baldé (Be In Kankan), Ramata Camara & Djaka Moussa Camara (Be In N’Nzérékoré), Mohamed Camara & Tangaly Barry (Be In Labé), Fatoumata Traoré & Ibrahima Sory Baldé (Be In Faranah) co-auteurs indirects de ce billet. Enfin, ma gratitude personnelle à ma collègue Yulia Sugandi d’Indonésie avec laquelle je mène des discussions fructueuses sur les approches pour un changement social organique. N’hésitez pas à nous contacter sur Acclab.gn@undp.org pour approfondir la réflexion.

 

 

 

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